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Hellfighters et Black Devils, 25 orchestres militaires noirs américains débarquent en 1918


Hellfighters and Black Devils, 25 black american military bands land in 1918

 

Dan Vernhettes


Résumé


Le ragtime instrumental (dixit James Reese Europe) joué par les orchestres des régiments américains, dont 25 orchestres de soldats noirs (soit environ un millier de musiciens), est arrivé en France en 1918. Il faudra attendre 1925 pour que le jazz arrive en France et, de façon encore plus affirmée, 1929. Ce n’est qu’à son retour à New York en 1919 que l’orchestre du régiment de James Reese Europe a été nommé Hellfigters Band et que le label « jazz » lui a été accolé pour annoncer sa tournée de mars et ses enregistrements Pathé. Cette formation comptait même un tiers de musiciens portoricains. Les autres orchestres, tout aussi importants, sont passés sous silence par les commentateurs, comme sont souvent ignorés les orchestres qui sont arrivés en Europe avant 1918, notamment celui de Louis Mitchell.


Instrumental Ragtime (dixit James Reese Europe) played by the American regiments’ bands, including 25 orchestras of black soldiers (about a thousand musicians), arrived in France in 1918. It was only in 1925 that jazz reached France and, even more so, in 1929. It was not until his return to New York in 1919 that James Reese Europe Regiment’s band was named Hellfigters Band and that the label “jazz” was added to its name to promote the March tour and the Pathé recordings. This band even included a third of Puerto Rican musicians. Other equally important bands have been ignored by commentators, as orchestras that arrived in Europe before 1918, including Louis Mitchell’s, are often ignored.






Texte intégral



Ce colloque s’intitule « Quand soudain, le jazz… ». Il s’inscrit dans le cadre des célébrations du centenaire du premier concert de jazz en Europe par l’orchestre militaire américain des « Harlem Hellfighters », sous la direction de James Reese Europe. Permettez-moi de placer un point d’interrogation après les points de suspension et d’inviter à réfléchir sur trois mots : soudain, jazz, Harlem Hellfighters.

Si l’on se limite à la ville Nantes, l’idée de soudaineté peut sans doute être retenue. Si l’on se place dans la perspective de l’arrivée de la musique américaine en Europe depuis le début du XXe siècle (sans vouloir remonter plus avant), l’idée de soudaineté entre en conflit avec celle de l’évolution de la musique, notamment de la Black Music. En effet, Tim Brymn (futur engagé dans la première Guerre mondiale) et Will Marion Cook étaient à Londres en 1904. Frank Clermont, cornettiste néo-orléanais s’est produit à Paris et à Londres avec les Black Hussars en 1907. Louis Mitchell est venu à Londres avec Irene et Vernon Castle en 1912, soit deux ans avant que Jim Europe ne collabore avec eux, et il était à Londres et à Paris avec ses Seven Spades, avant l’arrivée des orchestres militaires noirs. À son retour aux États-Unis en 1940, il a d’ailleurs revendiqué dans le New York Age avoir été le premier à avoir apporté le « jazz » en Europe.

Le 1er janvier 1918, le 15e régiment de la garde nationale de New York débarque à Brest et son orchestre de 52 musiciens joue « La Marseillaise » et probablement l’hymne américain ainsi que quelques marches militaires et quelques mélodies du Sud. Au cours du premier semestre de 1918, 25 autres régiments noirs passeront par Brest, Saint-Nazaire, Marseille et d’autres ports. Certains passeront d’abord par la Grande-Bretagne. Qui étaient ces musiciens, combien étaient-ils, de quels instruments jouaient-ils, quel répertoire jouaient-ils, combien de temps sont-ils restés en France, ont-ils apporté le « jazz » avec eux, que sont-ils devenus à leur retour ? Autant de questions auxquelles répond Commémoration de l’arrivée des orchestres militaires noirs américains en France durant la Première Guerre mondiale [1], ouvrage qui prend en compte tous ces orchestres.

Ces régiments avaient (ou ont constitué en France) un orchestre comparable à celui de James Reese Europe et tous vont rester au maximum un an en France avant de retourner aux États-Unis. On estime à plus d’un millier le nombre de musiciens ayant participé à ces orchestres.

Le 17 février 1919, le 369e régiment (redevenu le 15e régiment de la garde nationale de New York) défile à New York pour célébrer la victoire des Alliés tandis que le 370e, revenu en même temps que le 369e, défile à Chicago. Quelques jours plus tard, les soldats sont démobilisés. Le 350e régiment est également de retour. Le rapatriement des autres régiments noirs et notamment des régiments de pionniers s’étalera jusqu’à l’automne de 1919.

À partir de mars 1919, les chefs des orchestres des 350e, 369e et 370e régiments décident de partir en tournée aux États-Unis. Ces tournées sont organisées par des entreprises de spectacle qui ont besoin de « vendre » ces orchestres. En revanche, Will Vodery, qui avait de très bons musiciens dans le 807e, n’entreprendra pas de tournée. Tim Brymn (ex-350e) va arrêter ses tournées dès juin 1919 pour se fixer dans un hôtel de Coney Island avec Freddie Keppard et Sidney Bechet, deux des rares musiciens – tous Néo-Orléanais – qu’on puisse qualifier de jazzmen à cette époque, dans une formation appelée désormais Black Devil Jazz Band (parfois The Seventy Black Devils). La cantatrice Ernestine Schumann-Heink (marraine de la formation de Tim Brymn) qualifiera précisément le style de cet orchestre : « This is not a jazz band or a military band but a military symphony ». L’auteur de l’article ajoute que la qualification de symphonique était vouée à rester dans l’ombre dans la mesure où la « majorité syncopante » appréciait mieux la part jazzique [2].

L’orchestre de James Reese (Jim) Europe va prendre le nom des Hell Fighters [3] et celui de George Dulf va s’appeler les Black Devils. Après la mort de Jim Europe, la firme Pathé utilisera le mot « jazz » dans des publicités pour les enregistrements de Jim Europe de mars et mai 1919… et le qualifiera même de King of Jazz !

Début mai 1919, durant son séjour à Chicago, Jim Europe, qui connaissait les enregistrements de l’Original Dixieland Jazz Band de février 1917 (il a arrangé et enregistré en 1919 leur « Clarinet Marmalade » pour orchestre militaire) a la révélation du jazz Nouvelle-Orléans lorsqu’il entend l’orchestre du Royal Gardens. À la fin de la soirée, il félicite les musiciens, très probablement ceux de l’orchestre de King Oliver, qui était l’orchestre régulier à cette période : « Men, I have enjoyed your wonderful playing more than words can express. Beyond all others, it is the best I have ever heard, your work is unique and is played with startling precision, as well as with great musical taste [4]. »

Noble Sissle entend Sidney Bechet au Charlie Let’s Cafe, sur State Street. Il est fort probable que Europe et Sissle étaient ensemble lors de ces deux rencontres. George Dulf, quant à lui, va continuer les tournées jusqu’au printemps de 1921 avec sa formation d’une trentaine de musiciens.

Jim Europe avait formé le projet de se rendre en Angleterre avec un orchestre de type symphonique d’une centaine de musiciens. Après sa mort, c’est l’associé de George Dulf dans le New York Syncopated Orchestra, Will Marion Cook, qui va se rendre en Angleterre en mai-juin 1919 avec 36 musiciens, dont Arthur Briggs et Sidney Bechet. Voici comment Briggs définit la musique du Southern Syncopated Orchestra :

« We played the classics – Brahms, Grieg and so on – and also a few of Cook’s own compositions. Also, we played what we called “Plantation Melodies”. We didn’t play jazz, we played ragtime– numbers like Russian Rag [que Jim Europe a enregistré en 1919]. The majority of the music was written down and arranged by Will Marion Cook, and he would write little smears and glissandi into the arrangements to give them the Negro feeling. The truth is that the only improvising that was done was by Sidney Bechet, although we had a good fiddle player by the name of Shrimp Jones [5], and he improvised too – rather like Eddie South later [6]. »

La description correspond à ce que jouaient les orchestres militaires noirs. Dix-huit mois après l’arrivée du 15e régiment à Brest, tout est dit par un musicien qui sait exactement de quoi il parle et qui deviendra un jazzman au cours des années 1920.

À Londres, Ernest Ansermet repère l’émergence du jazz dans le jeu de clarinette de Sidney Bechet [7]. Malheureusement, ni Bechet ni l’Original Dixieland Jazz Band (qui se produira également à Londres en 1919) ne viendront à Paris en 1919.

Tous les orchestres de type militaro-symphonique américains jouaient des répertoires à peu près similaires. La particularité de la formation du 369e réside dans le fait que Jim Europe mettait en avant ses compositions et celles de ses amis compositeurs (W.C. Handy, Willliam Tyers, Eugene Mikell, Ford Dabney, Will Marion Cook, Tim Brymn, Shelton Brooks, Chris Smith, etc.). Le répertoire comprenait des hymnes nationaux et des marches militaires (« Star Spangled Banner », « Stars and Stripes », « Semper Fidelis » de John Philip Sousa, « Sambre et Meuse », « La Marseillaise », etc.), de la musique « populaire » (Jerome Kern, Irving Berlin, « Alexander’s Ragtime Band », « Goodbye Broadway », « Hello France »), de la musique classique européenne (Franz von Suppé, Giuseppe Verdi, « Hunting Scene » de Procida Bucalossi – un musicien anglais mort en 1918 –, « Il Kuarany », une ouverture de Gomez, « The Mill on the Cliff » de Carl Gottlieb Reissiger, une suite de John Philip Sousa, « Plantation Echoes » de Theodore Moses Tobani, « Los Banderillos de Sabata », et probablement des marches de Wagner et des sélections d’opéra italiens qui étaient très jouées à cette époque). L’orchestre interprétait aussi des « plantation melodies » (« Dixie », « My Old Kentucky Home », « Swanee River ») et des spirituals datant de la guerre civile. Bien entendu, n’ayant pas de cordes dans son orchestre militaire, Jim Europe avait été contraint d’écrire des arrangements originaux sur ces morceaux, dont nous n’avons malheureusement aucune trace.

Ce répertoire de « heavy music  » et de « musique légère » était également joué par les autres orchestres militaires noirs, mais aussi par les orchestres blancs. Il est d’ailleurs très intéressant de comparer l’enregistrement de « The Darktown Stutter’s Ball » réalisé à Paris début octobre 1918 par le 158e régiment (blanc) avec celui réalisé par Jim Europe début 1919 ; ou encore de comparer le « Clarinet Marmalade » de Jim Europe de mars 1919 avec celui de l’Original Dixieland Jazz Band de juillet 1918.

Lieut. Jim Europe’s 369th Infantry (“Hell Fighters”) Band : « Clarinet Marmalade », Pathé, 14 mars 1919

Original Dixieland Jazz Band : « Clarinet Marmalade Blues ». Victor 18513, 17 juillet 1918.


L’instrumentation était la même dans toutes les formations militaires, avec souvent des instruments qui ne jouaient pas lors des défilés, comme les bassons, des hautbois, violons, violoncelles, triangle, marimbas, etc., mais étaient utilisés pour les concerts assis. Les « classics » étaient joués en respectant la partition, mais les autres morceaux étaient interprétés avec les inflexions décrites par Briggs et avec une abondance de syncopations qui préfiguraient le swing à venir.

Au cours d’une interview, Jim Europe explique, au sujet du concert d’août 1918 aux Tuileries, comment ses musiciens interprétaient ses partitions en y mettant quelques inflexions ou growls, ce qui étonna le chef d’orchestre de la Garde républicaine, qui demanda à voir les partitions et les instruments pour finalement constater qu’ils n’étaient pas différents des leurs [8]. Ce qui a surpris et émerveillé ceux qui ont entendu ces orchestres noirs, c’est leur couleur sonore et le traitement rythmique, y compris dans l’interprétation des hymnes nationaux. Les enregistrements de Jim Europe de 1919 ne donnent d’ailleurs qu’une idée bien pauvre de la puissance de cette musique.

Quelques photographies de petits ensembles dont la batterie porte le nom de « Jazz band » indiquent que des musiciens jouaient une musique non écrite, comme par exemple les neuf musiciens noirs du Receiving Station Jazz Band. Ceci montre que ces musiciens pouvaient se réunir hors des fanfares militaires pour jouer une musique différente, dont on peut se faire idée en écoutant la douzaine de faces que le Scrap Iron Jazz Band a enregistrée à Paris en décembre 1918, puis en juin 1919 sous le nom de Scrap Iron Jazzerinos. La musique de ces sept musiciens blancs (qui portent l’uniforme) ressemble à celle que jouaient les Mitchell Jazz Kings à la même époque et reste marquée par le ragtime. Il est fort probable que le Receiving Station Jazz Band, qui comptait une batterie, un trombone, deux cornets, une clarinette, un violon (qui était apparemment le chef), un banjo, une guitare et une contrebasse s’exprimait dans un style assez proche.

Aujourd’hui, le mot jazz est pris comme terme générique, comme substitut de « musique américaine syncopée », mais le terme est impropre à désigner la musique jouée à cette époque par ces orchestres, que nous qualifierons de proto-jazz (terme emprunté au professeur Larry Gushee) ou de ragtime instrumental, ainsi que Jim Europe et Noble Sissle la qualifiaient eux-mêmes. En effet, si l’on nomme « jazz » la musique des orchestres militaires noirs américains de 1918, comment peut-on qualifier la musique enregistrée entre 1923 et 1925 par Clarence Williams, Sidney Bechet, King Oliver et Louis Armstrong ? Au cours des années 1930, Hugues Panassié et la critique américaine ont résolu le dilemme en utilisant le terme de « hot jazz ».

En 1917-1918, le jazz débutant venait d’arriver à New York en provenance de La Nouvelle-Orléans, avec l’Original Dixieland Jazz Band. Le premier roi de cette musique, Joe « King » Oliver, jouait à Chicago en compagnie d’autres musiciens de La Nouvelle-Orléans (Jimmie Noone, Eddie Vincent, Paul Barbarin, Bill Johnson, etc.). Lorsque Jelly Roll Morton est venu à New York en 1912, il n’a obtenu aucun succès. Ses collègues pianistes étaient en train d’évoluer du piano ragtime vers le stride et n’ont pas pris le jeune Néo-Orléanais au sérieux.

L’orchestre du 15e régiment comprenait 53 musiciens dont presque un tiers de Portoricains hispanophones, dont les noms sont révélés dans Commémoration du Centenaire de l’arrivée des orchestres militaires afro-américains en France en 1918 [9]. Seuls trois musiciens de ce régiment deviendront des jazzmen : Herb Flemming (chez Sam Wooding en 1925), Rafael Duchesne (avec Noble Sissle en 1930) et Ward Andrews. Sissle deviendra chef d’orchestre et chanteur et reviendra très vite en Europe.

Jim Europe était un « symphony musician », qui n’aimait pas la musique de brass band, mais il a relevé le défi lancé par le Colonel Hayward, le commandant du 15e régiment. N’ayant pas de soutien harmonique du type piano, guitare ou banjo, il a été amené à écrire des arrangements originaux pour fanfare. C’est pourquoi il utilise souvent les sections en unisson, donne la couleur avec les basses, trombones et hélicons et n’accorde pas vraiment de solos aux musiciens.

En revanche, les autres orchestres militaires (notamment le 807e Pionniers) compteront beaucoup plus de futurs jazzmen (Elmer Chambers, les frères Luke et Russell Smith, Willie « The Lion » Smith, Sam Wooding, Samuel Richardson, Addington Major – qui participa au premier disque de blues avec Mamie Smith en février 1920) qui alimenteront, au cours des années 1920, les orchestres de Fletcher Henderson, Duke Ellington, King Oliver, Sam Wooding, etc.

Je me suis focalisé sur les trois orchestres qui ont tourné aux États-Unis au retour de France, mais on pourrait aussi évoquer le 816e Pionniers avec Maurice Durand et Amos White (qui joueront à La Nouvelle Orléans à leur retour), les 803e et 809e Pionniers, le 372e, le 367e, etc.

Il faut signaler que des musiciens qui n’ont pas été mobilisés avaient déjà amené la nouvelle musique en Europe avant la première guerre mondiale… sans le label « jazz ». C’est le cas des collègues de Jim Europe, comme Frank Withers, Dan Kildare et Louis Mitchell, représentatifs du passage du ragtime au jazz en l’espace d’une dizaine d’années (1915-1925). Les rejoindront à Paris et à Londres des musiciens qui ont fait la campagne de France : « Sammy Richardson, Ralph Shrimp Jones, Opal Cooper, Elliott Carpenter, Tom Fletcher and a whole gang of others sailed for France last Saturday [10] ». Ils vont former les Red Devils, l’International Five puis l’International Six, avec Palmer Jones, Creighton Thompson, Nelson Kincaid, Vance Lowry, Benny Peyton, Joe Boyd, Buddie Gilmore, Bobby Jones, etc. Ce sont eux qui animeront les clubs et théâtres de Montmartre, Montparnasse et les casinos de province jusqu’en 1939. Les rejoindront également, au fil du temps et de façon continue, des orchestres de toute sorte, par exemple Frank Guarente en 1923-24, qui joueront une musique sautillante tendant vers le jazz.

Des orchestres, dont beaucoup se baptisent « jazz » (le mot est souvent utilisé comme synonyme d’orchestre avec tambours), ont existé en France dès 1919. Julien Porret joue des « variétés dansantes » en 1923. En 1922, Fred Melé joue au Casino Paris en s’inspirant des Jazz Kings de Louis Mitchell. Edouard Marguliès, actif de 1919 à 1932, déclara plus tard, avec une sympathique auto-ironie : « Et on appelait ça du jazz ! » pour insister sur la différence entre ce qu’il jouait et le jazz [11]. Les premiers orchestres de jazz n’apparaîtront en effet en France que vers 1925, en région comme à Paris. En 1921, Léon Vauchant joue dans un orchestre de tango, mais comprenant très vite l’importance de la nouvelle musique, il apprend le trombone et le saxophone en 1924. Josephine Baker arrive au Havre en septembre 1925 avec un véritable orchestre de jazz cette fois, comprenant des musiciens qui swinguent et improvisent tout à la fois : Sidney Bechet, le pianiste Claude Hopkins, le trompettiste Henry Goodwin.
Dès 1920, le poète belge Robert Goffin repère la nouvelle musique. Hugues Panassié ne sera initié au jazz véritable qu’en 1927 par le grand trompettiste français Philippe Brun, puis par Mezz Mezzrow en 1929. Cette année-là, il a la révélation du jazz lorsqu’il entend l’orchestre de Sam Wooding à l’Embassy et surtout le grand Tommy Ladnier jouer dans une petite formation [12]. Cela conduira à la création de La Revue du Jazz et à celle du Hot Club de France au début des années 1930.

S’ils ont frappé l’imagination du public français, les orchestres militaires américains n’ont pas eu d’impact sur le développement du jazz en France. Ce sont les petites formations comme les Versatile Five ou les Mitchell Jazz Kings qui ont rempli cette fonction. Jouant tous les jours dans les cabarets parisiens chics, et souvent dans les lieux de villégiatures de province huppés, ils ont été très vite repérés par des écrivains qui étaient trop jeunes pendant la guerre pour avoir pu entendre les orchestres militaires (et qui d’ailleurs ont peu joué à Paris).
En termes d’analyse sociale, autant les orchestres militaires noirs ont pu toucher un public rural ou urbain en grande difficulté matérielle en 1918, autant les petites formations des années 1920 ont été écoutées par un public français et international aisé. Les ouvriers et employés parisiens ou banlieusards n’avaient pas les moyens de commander une bouteille de champagne au Grand Duc, chez Zelli, chez Florence ou aux Ambassadeurs. Ils dansaient au bal musette. Le jazz ne touchera vraiment les couches populaires que lorsque Sidney Bechet (encore lui ! et ce n’est pas un hasard) enregistrera en France avec des orchestres français et que les juke-boxes rendront accessibles leurs 45 tours dans les années 1950.

Auteur


Dan Vernhettes, trompettiste de jazz et animateur de plusieurs orchestres (Jazz O’ Maniacs, Six Cats, Vintage Jazzmen, Swing Feeling, Borther D. Blue Band…), a découvert la musique de Jim Europe en 1965 et a réuni au fil du temps une importante documentation sur les orchestres militaires noirs américains du début du siècle. Il anime aussi une petite maison d’édition spécialisée sur des ouvrages très pointus concernant l’émergence du jazz en Louisiane et en Europe, mais aussi sur les musiciens cubains qui ont joué à Paris (1925-1955), et les orchestres militaires mexicains qui ont visité les U.S.A. entre 1880 et 1940.




Notes


[1Vernhettes, 2017.

[2The Philadelphia Inquirer, 20 mars 1919.

[3La première mention du nom apparaît dans la presse new-yorkaise à l’occasion du défilé du 17 février 1919.

[4The Chicago Defender, 10 mai 1919, p. 9.

[5« Shrimp » Jones jouera à Paris durant les années 1920.

[6Goddard, 1979, p. 32.

[7La Revue Romande, octobre 1919.

[8 Evening Public Ledger, Philadelphie, 21 mars 1919, p. 15.

[9Vernhettes, 2017.

[10The Chicago Defender, 31 janvier 1920.

[11Hélian, 1984, p. 35.

[12Lindström & Vernhettes, 2009.


Bibliographie


Goddard, Chris, Jazz Away from Home, New York, London, Paddigton Press, 1979.

Hélian, Jacques, Les grands orchestres de music-hall en France, Paris, Éditions Filipacchi, 1984.

Lindström, Bo & Vernhettes, Dan, Traveling Blues, Ivry-sur-Seine, Jazz’Edit, 2009.

Vernhettes, Dan, Centenaire de l’arrivée des orchestres militaires noirs américains en France. Une approche historique et musicale, Ivry-sur-Seine, Jazz’Edit, 2017.

Evening Public Ledger, Philadelphie, 21 mars 1919.

La Revue Romande, Lausanne, octobre 1919.

The Chicago Defender, Chicago, 31 janvier 1920.

The Chicago Defender, Chicago, 10 mai 1919.

The Philadelphia Inquirer, Philadelphie, 20 mars 1919.



Pour citer l'article


Dan Vernhettes : « Hellfighters et Black Devils, 25 orchestres militaires noirs américains débarquent en 1918 », in Epistrophy - Quand soudain, le jazz ! / Suddenly, jazz ! .03, 2018 - ISSN : 2431-1235 - URL : http://www.epistrophy.fr/hellfighters-et-black-devils-25.html // Mise en ligne le 2 juillet 2018 - Consulté le 20 novembre 2018.


Epistrophy,
03, 2018

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