Epistrophy La revue de jazz | The jazz journal
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Editorial

 



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Quand soudain, le conflit !

En lançant l’appel à contribution pour le troisième numéro d’Epistrophy, que nous avions initialement intitulé « Conflits », nous étions loin d’imaginer à quel point la question du conflit constituerait le moteur même de son élaboration. Notre appel à contribution proposait de déployer la réflexion autour de trois axes : les conflits de la réception et de la critique ; les conflits historiques, sociaux et identitaires ; et enfin les joutes ludiques au cœur de la performance musicale. Or, curieuse ironie, ces trois niveaux de conflit ont tour à tour travaillé ce numéro en profondeur.

Commençons par les conflits liés à la réception et la critique  : les rares articles reçus pour ce numéro ont tous été refusés par le comité scientifique. Sauf un. C’est décevant, c’est même agaçant, mais, et c’est important de le souligner, c’est la règle que nous nous étions fixée en temps de paix. Elle n’allait pas changer au gré des aléas. Cette grave crise d’approvisionnement interne, liée à une critique implacable et néanmoins légitime des contributions reçues, nous imposait de relancer un appel ou d’annuler ce numéro. Quand soudain, le jazz a soufflé ses bougies.

Un conflit, tel un clou, chasse l’autre. Et c’est le centenaire du premier concert de jazz en Europe qui vint, sans crier gare, nous remobiliser. En effet, en assurant le commissariat général des commémorations [1] du centenaire de l’arrivée du jazz en Europe en 1918 et à cette occasion, l’équipe d’Epistrophy a organisé une journée de conférences. Cette journée, intitulée Quand soudain, le jazz !, avait pour objectif de présenter en détail cet événement fondateur que fût la découverte des orchestres militaires africains américains par le public français, mais aussi de questionner l’idée même d’un débarquement en fanfare du jazz. La quête des résonances musicales d’un conflit historique, non des moindres, est donc devenue l’objet de nos investigations.

En débarquant en 1917 pour participer à l’offensive décisive des alliés, l’armée américaine a contribué à enraciner le jazz sur le sol européen. Car c’est précisément dans ce contexte guerrier que le lieutenant, compositeur et chef d’orchestre africain américain James Reese Europe accoste avec le 15e régiment de la Garde Nationale de New York qui deviendra célèbre sous le nom de 369e régiment d’infanterie, dit “Harlem Hellfighters”. Durant sa campagne, l’unité accomplit en effet plusieurs actes de bravoure, qui lui vaudront les honneurs militaires français et américains. Mais au-delà de ces faits d’armes, c’est sans doute sur le plan musical que le 369e a remporté sa plus belle victoire. Outre son contingent de héros, le régiment possède un orchestre utilisé par l’armée pour son prestige et pour le moral des troupes, orchestre qui va sillonner la France pendant plusieurs mois. Les soldats harlémites, devenus ambassadeurs culturels, sèment alors les germes d’une nouvelle musique en donnant partout de nombreux concerts. Et le tout premier d’entre eux eut lieu au théâtre Graslin de Nantes le 12 février 1918. Ce fut un concert de fox-trot, de ragtime orchestral, d’hymnes nationaux, de chansons folkloriques, où affleuraient les rythmes et les sonorités du jazz à venir, un concert de musiques populaires interprétées avec la fougue et l’énergie des musiciens d’une époque marquée par les conflits sociaux et militaires, par la ségrégation et la recherche de son identité.

Cette journée d’étude donna enfin lieu à de nouveaux conflits, des conflits d’ordre ludique (et pacifique) au cœur des débats scientifiques. Jeux de mots, jeux rhétoriques, jeux de controverse savante : tous les intervenants présents travaillèrent ainsi à questionner les différents présupposés de l’intitulé de la journée Quand soudain, le jazz  !. Le premier concert de jazz eut-il bien lieu le 12 février 1918 ? Était-ce bien à Nantes ? Cette arrivée du jazz fut-elle si soudaine ? Et d’ailleurs, était-ce bien du jazz ?

Ce qui nous frappa au terme de cette journée riche d’échanges, de désaccords et d’arguments complémentaires, c’est que les six interventions, proposées par des spécialistes d’horizons divers (musicologues, anthropologues, sociologues, historiens et musiciens), parvinrent malgré tout à s’accorder sur un point : bien qu’il y existât un « proto-jazz » avant 1918, bien que le ragtime des fanfares militaires ne soit peut-être pas à proprement parler du jazz, il n’y a sans doute pas de date plus emblématique pour marquer le centenaire de l’arrivée du jazz en Europe que celle du concert officiel de l’orchestre de James Reese Europe à Nantes. Le conflit était, en quelque sorte, réglé.

Plus prosaïquement, nous tenions là notre prochain numéro. Les actes de ce colloque seraient publiés dans la revue et ils auraient vocation à composer un numéro dont le nom Conflits devint alors Quand soudain le jazz !

Ce numéro pétri de dynamiques conflictuelles est finalement celui d’une synthèse, d’un compromis, réunissant des alliés, des partenaires et des amis, autour d’un moment fédérateur : l’arrivée du jazz en Europe, le 12 février 1918, à Nantes.

Ainsi, dans « Comment le Clef Club “started ragtimitis” en France », Yannick Séité explore les ramifications du fameux Clef Club, une structure dirigée par James Reese Europe tenant à la fois du syndicat et de ce qu’on nommerait aujourd’hui un collectif d’artistes ou un label indépendant. Après un utile travail de contextualisation socio-historique, Curtis Robert Young s’intéresse à l’émulation culturelle durable qu’a suscité en France la découverte des musiques du “peuple du blues”. En contrepoint, Daniel Vernhettes déconstruit le mythe de l’arrivée du jazz en France en s’attachant à distinguer la pratique de Jim Europe de celle des premiers jazzmen néo-orléanais, et en insistant sur le parcours des artistes du « proto-jazz » qui avaient défriché le terrain avant que l’orchestre des Hellfighters ne pose les pieds sur le Vieux Continent. Par le biais d’une problématisation rigoureuse, Laurent Cugny questionne quant à lui l’impact véritable de l’orchestre des Hellfighters sur le sol français ainsi que la personnalité de son chef dans un paysage musical déjà marqué par la présence de plusieurs musiciens africains américains. Pour sa part, Alexandre Pierrepont utilise le recul historique pour décrire les « Tracées et lancées de James Reese Europe », ici présenté comme une figure emblématique de la capacité des musiciens du champ jazzistique à proposer des formes d’organisation alternative.

À ces contributions issues des conférences, s’ajoutent ensuite celle d’Emmanuel Parent « Jazz et présence noire dans Banjo, roman de Claude McKay (1929) », qui étudie la place singulière qu’occupe le jazz dans l’œuvre de ce romancier associé à la Renaissance de Harlem, et montre comment cette musique se fait le vecteur de l’identité noire des quatre protagonistes ; ainsi que celle de Peter M. Lefferts, intitulée « Black US Army Bands in World War I », qui s’inscrit en plein dans la thématique du colloque.
Enfin, notons que « On Intergenerational Jazz Performance » de Benjamin Givan, qui analyse des exemples de conflits stylistiques entre musiciens de différentes générations –Sidney Bechet et Martial Solal, Duke Ellington et John Coltrane, Coleman Hawkins et Sonny Rollins– est le seul et unique article rescapé de l’appel originel.

En lançant notre appel à contribution, nous avions à cœur de mettre en évidence le caractère fécond du conflit. Sur ce point, le présent numéro est assurément une réussite.

L’équipe d’Epistrophy

Eng

And suddenly, it’s war !

When we asked for contributions for the third issue of Epistrophy, which we originally entitled « Conflicts », we were far from imagining to what extent the question of conflict would become the driving force behind its preparation. We asked potential contributors to focus on three subjects : conflicts between readers and critics, historical, social and identity conflicts, and finally the playful jousting that lies at the heart of musical performance. But by some strange irony, those three levels of conflict took turns to deeply influence the issue.

Let us begin by the conflicts related to readers and critics : the few articles we did receive for this issue were all rejected by the Editorial Committee. With one exception. That was disappointing, even irritating, but – and it is important to emphasise this – that was the rule we had established during a time of peace. It was not going to change to suit the circumstances. This serious internal supply crisis –which was the result of merciless yet nonetheless legitimate criticism of the contributions received – forced us to either make a fresh appeal for contributions or to cancel the issue. When all at once, jazz blew out its birthday candles.

Like a nail, one conflict drives out another. And it was the hundredth anniversary of the first jazz concert in Europe that came along, without warning, to restore our enthusiasm. Because by managing the general committee to commemorate the hundredth anniversary of the arrival of jazz in Europe in 1918, the Epistrophy team organised a day of discussions. This conference, called « When suddenly, jazz ! » set out to present in detail the founding event that was the discovery of African-American military bands by the French public, as well as to question the very idea of the spectacular arrival of jazz. The quest for musical resonances in a historic conflict, and not one of the least, therefore became the subject of our investigations.

When the American Army landed in France in 1917 to take part in the Allies’ decisive offensive, it helped jazz to take root in European soil. Because it was precisely against this background of war that lieutenant, composer and bandleader James Reese Europe turned up with the 15th Regiment of the New York National Guard, later to become famous under the name of the 369th infantry regiment, known as the « Harlem Hellfighters ». During its campaign, the unit did in fact perform numerous courageous actions that would earn for it both French and American military honours. But in addition to these feats, it was probably in the musical sphere that the regiment scored its greatest triumph. As well as its contingent of heroes, the regiment had a band used by the Army for its prestige and for the troops’ morale – a band that would travel around France for several months. That was when the Harlem soldiers, who had become cultural ambassadors, sowed the seeds of a new kind of music by giving many concerts all over the country. The first took place at the Graslin Theatre in Nantes on 12 February 1918. The programme included foxtrots, ragtime band music, national anthems and folk songs in which the rhythms and tones of what was to become jazz emerged – a concert of popular music played with all the energy and enthusiasm of musicians from an era that bore the stamp of social and military conflicts, as well as of segregation and the search for their identity.

Finally, this day of discussions gave rise to further conflicts, playful (and peaceful) ones this time, that went straight to the heart of the academic debate. Plays on words, rhetorical duels, games of erudite controversy : in all these ways everyone taking part was questioning the various presumptions surrounding the title given to the get-together : « When suddenly, jazz ! » Did the first jazz concert really take place on 12 February 1918 ? And was it really in Nantes ? Was the arrival of jazz really so sudden ? And besides, was it really jazz ?

What struck us at the end of that day filled with discussions, disagreements and complementary arguments was that the six experts from various horizons (musicologists, anthropologists, sociologists, historians and musicians) who addressed the gathering, managed nonetheless to reach agreement on one point : although a sort of « proto-jazz » did exist before 1918, although the ragtime of military bands might not have been jazz, strictly speaking, there was probably no more symbolic a date to mark the centenary of the arrival of jazz in Europe than that of the official concert of James Reese Europe’s band in Nantes. After a fashion, the conflict had been settled.

To put it more simply, we had the content of our forthcoming issue. The minutes of the conference were published in the magazine and were destined to form an issue whose original name, « Conflicts », became « When suddenly, jazz ! »

The issue, born out of dynamic conflicts, finally became a synthesis, a compromise, that brought together allies, partners and friends around a unifying moment : the arrival of jazz in Europe on 12 February, 1918, in Nantes.

So in « How the Clef Club ’started ragtimitis’ in France », Yannick Séité explored the offshoots of the famous Clef Club, an outfit run by James Reese Europe that had something of a union and something of what would today be called an artists’ collective or an independent label. After setting out the socio-historic background, Curtis Robert Young looked at the lasting cultural emulation that the discovery of the music of the « blues people » stirred up in France. By way of counterpoint, Daniel Vernhettes deconstructed the myth of the arrival of jazz in France by focusing on distinguishing Jim Europe’s approach from that of the first New Orleans jazzmen, and by insisting on the path taken by the « proto-jazz » musicians who laid the groundwork before the Hellfighters band set foot on the Old Continent. Through rigorous interrogation, Laurent Cugny questioned the true impact of the Hellfighters band on French soil, as well as the personality of its leader in a musical landscape on which several African-American musicians had already left their mark. Meanwhile, Alexandre Pierrepont used historical hindsight to describe the « Traces and ideas of James Reese Europe », who was presented as a symbolic figure of jazz musicians’ ability to suggest alternative forms of organisation.

In addition to these contributions taken from the conference came one from Emmanuel Parent : « Jazz and the black presence in Claude McKay’s novel Banjo (1929) », which looks at the unusual place jazz occupies in the work of this novelist associated with the Harlem Renaissance, and shows how this music became the vector for the black identity of the four main characters ; and one from Peter M. Lefferts entitled « Black US Army Bands in World War I » which entered fully into the theme of the conference. Finally, it may be pointed out that « On Intergenerational Jazz Performance », by Benjamin Givan, who examines examples of stylistic conflicts between musicians of different generations – Sidney Bechet and Martial Solal, Duke Ellington and John Coltrane, Coleman Hawkins and Sonny Rollins – was the only article to survive from the original call for contributions.

When we made our call for paper, we were determined to highlight the fertile nature of the conflict. In that respect, the present issue is undeniably a success.

The Epistrophy team



Notes


[1Il a beaucoup été question de l’expérience des soldats africains américains durant le mois de commémoration du centenaire de l’arrivée du jazz en Europe. C’est aussi pour cette raison et en partenariat avec la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale, que ces commémorations et ce colloque ont été inclus dans le programme du National Museum of African American History and Culture de Washington.





Epistrophy,
03, 2018

Sommaire

Quand soudain, le jazz ! / Suddenly, jazz !

Conflits / Conflicts

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