Tout au long de l’histoire du jazz, la rapide succession des styles et des courants est indissociable d’une mutation des lieux et des contextes de diffusion, qui informent en permanence ce qui peut et doit être joué, par qui, pour qui et comment. L’existence d’un centre, les États-Unis, et d’une périphérie, le reste du monde, est largement remise en question dans les productions musicales comme dans les recherches sur le champ jazzistique, même pour les périodes les plus anciennes. Il est également nécessaire d’envisager la grande variété des lieux, les représentations qui y sont associées et les rapports qu’ils entretiennent entre eux : dancings, clubs, festivals, studios d’enregistrement, écoles, etc.
Il est commun de confondre la notion d’espace avec celle du lieu, de l’endroit, de l’étendue ou du territoire. Bien que ces termes ne définissent pas une même réalité, ils renvoient à une catégorisation de l’ordre de l’espace et sont donc complémentaires. Ici, le « lieu » peut à la fois faire référence à une portion déterminée de l’espace, considérée de façon générale et abstraite, pouvant être ponctuelle ou limitée par des bornes (matérielle, conceptuelle ou allégorique). Les lieux du jazz sont généralement définis du point de vue des activités jazzistiques qui s’y déroulent ou s’y sont déroulées. Nous pouvons alors interroger la manière dont le lieu contraint ou influence le jazz, qu’il s’agisse du lieu de création, de production, de distribution, de consommation ou d’enseignement.
La révolution internet et la pandémie de Covid ont profondément transformé le rapport entre une musique et ses espaces de création. La dialectique entre une globalisation de la diffusion et une localisation de la production opère dans les espaces numériques et physiques. L’objet-jazz, en perpétuelle redéfinition, est plus que jamais difficile à cerner dans ses contours. Qu’elles soient musicales ou géographiques, les frontières sont mouvantes et poreuses. Elles restent pourtant un enjeu de pouvoir au niveau artistique et économique.
Dans les différents pays européens, des identités jazzistiques fortes se sont constituées au fil du temps, résultat de relations particulières entre un territoire, une réception et des traditions musicales locales. Le soutien des politiques culturelles à la diffusion et à l’enseignement est un élément déterminant de cette construction, comme la structuration de réseaux européens dans ces domaines. La scène jazz en Europe se caractérise aujourd’hui par sa diversité géographique et stylistique, le rôle joué par les diffuseurs (festivals et clubs de jazz) et les pouvoirs publics, l’émergence de nouveaux lieux, les collaborations internationales et sa résilience face à des défis tels que la pandémie. Elle demeure une composante essentielle de la scène musicale mondiale, évoluant tout en conservant ses racines et son influence. Dans ce contexte, on peut se demander comment et où se fabrique le jazz durant ces cinquante dernières années en Europe.
Ce sixième numéro de la revue Epistrophy propose quelques éléments de réponse à ces questionnements. Pour commencer, « The Jazz in Your Pocket » de Wouter Turkenburg présente une perspective historique sur l’évolution des modalités de réception du jazz, en regard notamment des évolutions technologiques et des crises sanitaires. Cette réflexion se poursuit dans l’article de Jacopo Strada intitulé « Digital Spaces in Jazz Music : Are Our Bedrooms the New Jazz Place ? », faisant notamment appel à la Théorie des Musiques Audiotactiles.
Les deux articles suivants se focalisent sur l’Allemagne et la France. Un premier regard historique est apporté par Caio Francisco portant sur « l’épanouissement du free jazz en RFA et les initiatives d’auto-organisation de ses musiciens ». C’est ensuite la question des institutions d’enseignement qui est abordée dans l’article de Stéphane Audard intitulé « Les conservatoires en France sont-ils des lieux de jazz ». Enfin, ce sixième numéro se clôt par un entretien avec la violoniste et cheffe d’orchestre Line Kruse, qui partage son point de vue de musicienne-enseignante sur la réalité du paysage jazzistique européen.
La diversité des sujets et des perspectives théoriques abordés dans ce numéro n’épuise certainement pas la vaste question des lieux de jazz en Europe. Ces contributions aideront néanmoins, on l’espère, à élargir notre réflexion sur un monde du jazz en perpétuelle évolution.
L’équipe d’Epistrophy