Epistrophy La revue de jazz | The jazz journal

Dans l’antre du dieu Vander : Didier Lockwood et Magma


In the lair of God Vander : Didier Lockwood and Magma

Philippe Gonin


Résumé


C’est au mitan des années 1970 que Didier Lockwood intègre Magma. Son passage, quoique relativement bref, va marquer l’histoire du groupe. Il n’en est pourtant resté, jusqu’à l’édition à la fin du siècle dernier de deux concerts chez Seventh Records (Toulouse, 1975 et Reims, 1976), qu’un témoignage discographique : le Live enregistré à la Taverne de l’Olympia en juin 1975 et un bref titre en studio. Mais c’est dans le Live que Lockwood démontre tout son jeune savoir-faire en un chorus qui reste aujourd’hui l’un des sommets discographiques de la formation. Cette contribution, après avoir rappelé les conditions dans lesquelles le violoniste a rejoint la formation dirigée par Christian Vander, se concentre sur ce « Mekanik Zaïn » dont Vander voulait que la « structure » soit calquée sur celui joué par le Maître à penser du créateur de la scène Zeuhl : celui joué par John Coltrane dans « Transition ».
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Didier Lockwood joined "Magma" in the mid-70s. However, until the end of the last century when two concerts were released on the Seventh Records label (Toulouse, 1975 and Reims, 1976), only the "Live" recorded at the Taverne de l’Olympia in June 1975 had been released during his time in the band. In this album, Lockwood demonstrates all his young "know-how" in a chorus which remains today one of the record summits of the group. After recalling the conditions in which the violinist joined the formation led by Christian Vander, this contribution, focuses on this "Mekanik Zaïn", the "structure" of which draws inspiration from the one played by the Master of Thought of the creator of the Zeuhl scene : the one played by John Coltrane in "Transition".



Texte intégral



La carrière de Didier Lockwood est ponctuée de collaborations diverses et variées avec de nombreux musiciens de la sphère jazz capables de se tourner vers d’autres univers musicaux. On pense, outre ses collaborations purement « jazz », à l’album Omkara enregistré en 2001 avec le violoniste indien Ragunath Manet (né en 1958), mais aussi à celles avec le monde de la musique dite « classique », en passant par quelques excursions dans la musique de film (notamment la bande originale du film Lune Froide de Patrick Bouchitey en 1991). Mais son passage dans Magma, au mitan des années 1970, fut sans doute l’un des plus marquants puisqu’il devait véritablement lancer sa carrière. Le passage de Didier Lockwood dans la formation de Christian Vander fut relativement bref : deux ans et demi à peine (fin 1974-1977) et un seul enregistrement (un live) a été publié pendant sa présence dans le groupe. Un « inédit » studio fut intégré à une compilation (Inédits) sortie en 1977 et il faut attendre les années 1990 et la collection Akt du label Seventh Records pour voir émerger officiellement deux autres enregistrements avec le violoniste : Théâtre du Taur, Toulouse 1975, et Opéra de Reims 1976.

Cet article retrace l’histoire de Lockwood dans Magma, et propose une brève analyse de ce qui pourrait être considéré comme le morceau de bravoure du violoniste dans le groupe : le « Mekanïk Zain » du Live enregistré en juin 1975 à la Taverne de l’Olympia (album également intitulé Hhaï ou Kontarkh selon les éditions), en fait partie extraite de Mëkanïk Dëstruktïw Kömmandöh que l’on retrouve dans les deux autres enregistrements publics cités. À partir de ces éléments, l’article étudie les contributions lockwoodiennes à la sphère Zeuhl [1] pendant et juste après son passage par ce que l’on pourrait pratiquement nommer la « maison mère », Magma.

 Naissance de « Stôt Malavelekâm »

C’est un jeune homme qui n’a pas encore 18 ans qui, entraîné par son frère Francis, pianiste de son état, va un jour de 1974 intégrer l’un des groupes phares du rock français des années 1970. Faut-il d’ailleurs parler de rock lorsque l’on évoque le Magma de cette époque ? Faut-il même parler de jazz ? Musique extrêmement construite, « écrite » pourrait-on dire, tant les prescriptions de Christian Vander, qui devient rapidement son principal compositeur, sont autant de contraintes, elle laisse toutefois une part à l’improvisation. Magma « invente » littéralement un genre, une sorte d’esthétique propre qui irrigue bientôt une scène musicale spécifique, la Zeuhl [2].

C’est en regardant la télévision, à quatorze ans, que le jeune Didier Lockwood découvre Magma. Le groupe interprète (en play-back) « Stöah », extrait de leur premier album, dans Discorama, émission animée par Denise Glaser. Nous sommes en juin 1970 [3] :

« On avait l’habitude d’y voir des chanteurs de variété, c’était agréable et de bonne qualité. Quand apparut à l’écran la tête hallucinée de Christian Vander accompagné de ses sbires, j’eus l’impression de basculer dans une autre dimension. Ce sentiment s’amplifia lorsque la musique commença. Il y avait un tel décalage entre ce que l’on avait l’habitude d’entendre et de voir : ces individus avaient l’air de descendre tout droit d’une soucoupe volante [4]. »

Et le musicien d’ajouter : « Magma allait devenir un mythe, comme l’avait été Jean-Luc Ponty, mon modèle [5]. » Cinq ans plus tard, Lockwood devient une pièce maîtresse du « son » magmaïen. L’intégration du jeune violoniste au sein de Magma a donné lieu à plusieurs récits. En mars 1977, soit peu de temps après avoir quitté la formation, Lockwood explique à Michel Bourre pour Rock & Folk  :

« on [avec entre autres son frère Francis Lockwood] est allé voir Magma en concert à Nice. J’ai rencontré Christian Vander, et il m’a téléphoné peu de temps après pour me demander d’entrer dans le groupe [6]. »

Le récit est, dans son autobiographie, sensiblement différent. Pas de « rencontre » mais une lettre, envoyée par Francis à Christian Vander « pour proposer ses services ». Vander prit alors contact avec Francis (et non Didier) car « il remontait une nouvelle équipe et cherchait un pianiste [7]. » Francis aurait été recommandé à Vander par un certain Jean Falissard [8] qui, par la même occasion, aurait également conseillé au batteur d’écouter Didier. La rencontre eut lieu au domicile de Vander (rue Ordener dans le 18e arrondissement de Paris, précise Lockwood) et se déroula le mieux du monde. « Nous ressortîmes de l’antre du maître, heureux d’avoir surmonté notre frayeur en évitant de déclencher les foudres du “dieu Vander” [9]. »

Pour l’audition devant assurer leur éventuel engagement, les deux musiciens eurent à travailler la dernière œuvre en date publiée par le groupe : Kohntarkösz. Une audition en demi-teinte, les deux musiciens n’ayant pas saisi certaines subtilités rythmiques (notamment dans l’appréciation des contretemps) [10]. C’est sur « la rythmique en sept temps de Mëkanïk Kömmandöh » qu’eut lieu le deuxième test. « C’était plus facile, commente Lockwood, et je pus donner libre cours à mes improvisations. » Le « maître » étant satisfait, les deux musiciens furent engagés. Un engagement qui, pour Francis, ne dura guère puisque Vander le remercia bientôt. Celui-ci avait, semble-t-il, du mal à se plier à la rigueur d’interprétation d’une musique très « écrite ». Après quelques tergiversations (fallait-il être solidaire de son frère ? Laisser passer sa chance ?), Didier, encouragé par son frère, resta dans le groupe. Le violoniste, désormais définitivement intégré, reçoit comme nom de baptême kobaïen celui de « Stôt Malavelekâm » (« Incantation de la mort »).

Curieusement, la biographie « officielle » de Lockwood note : « Dès 1973, il fait donc ses débuts au sein de ce groupe mythique [Magma], aux côtés du percussionniste Christian Vander [11] ». Si cela avait été le cas, Lockwood aurait probablement joué sur Mëkanïk Dëstruktïw Kömmandöh [12] et sûrement sur Köhntarkösz [13]. L’enregistrement de ce dernier album eut lieu du 1er au 12 mai 1974 à la Bastide de Pierrefeu à Valbonne (Studio Virgin Mobile). Magma explose durant l’été et la dernière prestation publique du groupe dans sa première formation à quatre (Jannick Top, Gérard Bikialo, Klaus Blasquiz et Christian Vander) s’est tenue à Colmar le 5 octobre 1974. Jannick Top jette ensuite l’éponge et ce n’est que quelques temps plus tard que les frères Lockwood, en rupture avec le groupe Visiteurs [14] (avec lequel ils venaient d’enregistrer un album studio, Visitors [15]), sont auditionnés par le groupe en pleine restructuration. Magma, n’est donc pas le premier groupe avec lequel Lockwood joue et enregistre. Il reste toutefois le premier engagement marquant de sa carrière [16].

 Premier concert, premières scènes avec Magma

En janvier 1975 [17], Magma nouvelle formule se composait donc, en plus de Lockwood, de :

Christian Vander (batterie, voix)
Bernard Paganotti (basse)
Klaus Blasquiz (voix, percussions)
Jean-Pol Asseline (claviers)
Benoît Widemann (claviers)
Gabriel Federow (guitare)
Stella Vander (voix).

Il n’existe, à l’heure actuelle, qu’un seul témoignage studio enregistré avec cet effectif : « Om Zanka » qui figure sur les Inédits édités par le label Tapioca en 1977 (réédités en CD chez Seventh Records en 1996). Lockwood se souvient d’un premier concert donné à Drancy, sans donner de date précise mais il semblerait que les concerts de cette formation renouvelée ont débuté en février 1975 d’abord par un concert en France puis une mini-tournée anglaise. Fan de la première heure, Robert Guillerault (qui a repris en main le Magma Web Press Book de Denis Desassis) se souvient d’un lieu tout autre que Drancy :

« Son premier concert au sein du groupe date exactement du 9 février 1975 à Châlons en Champagne. Le concert avait été retardé de trois heures ce dimanche, dans une salle de la patinoire, à cause des baies vitrées qui laissaient passer le jour. Il fallait donc attendre la nuit. J’y étais cet après-midi et je revois encore Didier qui parcourait de long en large cette salle vide et sans siège (le public sera assis à même le sol pendant le concert) en répétant avec son violon. Il était d’une concentration extrême. Il avait à peine 18 ans [18]. »

Lockwood fut pour sa part impressionné par la ferveur des fans et ressentit

« un trac monstre, irrépressible, incontrôlable ; toutes les lumières, tous les éclairages s’éteignent et nous entrons sur scène. Une ovation fuse de la salle, le délire d’un concert de rock, d’un match en finale, je suis pétrifié. En même temps je suis soulevé par tant de fougue, exalté, galvanisé, l’énergie se communique, elle me rend fort et fou [19] ! »

Cette exaltation, c’est dans un album essentiel qu’on peut la lire : le Live enregistré en juin 1975 à la Taverne de l’Olympia.

  Live à la Taverne de l’Olympia, 1975

Le Live de 1975 est longtemps resté le seul témoignage du groupe « nouvelle formule » en concert, jusqu’à la publication officielle sous la forme d’un double album, en 1996, des live de Toulouse (1975) et Reims (1976) dans la collection AKT du label Seventh Records. Il constitue un sommet de la discographie magmaïenne, non seulement parce que c’est, pratiquement, le seul témoignage contemporain de la présence de Lockwood dans le groupe (à l’exception, donc, de « l’inédit » de 1977), mais aussi parce que la formation fait une nouvelle fois preuve d’une excellence scénique incontestable.

Il existe plusieurs éditions CD de ce double album, parfois connu sous le nom de Hhaï, parfois vendu sous celui de Köhntark. Celle proposée par le label Charly (on trouve aussi une édition chez Tomato), reprend les titres tels que présentés à l’origine sur l’édition vinyle, en un CD simple. Seventh Records propose une version double CD avec deux titres bonus : « Emëhntëht-Rê announcement » et « Da Zeuhl Wortz Mëkanïk ». La pochette est identique à l’original dans les deux cas, la version Seventh Records s’intitulant sobrement Magma Live [20].

Le track-listing originel fait apparaître un titre en deux parties : « Köhntark ». Ce n’est en fait rien d’autre que « Köhntarkösz », ainsi renommé pour des questions de droits et de sombres histoires de maison de disques. On le sait, un disque live est, à des degrés divers, d’abord un produit qui a été retravaillé. Il ne livre que l’illusion d’une prestation live parfaite, débarrassée des scories qui, invisibles, inaudibles dans le temps du direct, deviennent flagrantes dès lors que l’on peut entendre et réentendre inlassablement ce même enregistrement. Par la magie du multi-piste, une défaillance vocale, un chorus moyen peuvent ainsi être corrigés en studio. Le Live de Magma ne déroge pas à la « règle » car il est lui aussi un amalgame de divers enregistrements provenant certes, pour l’essentiel, des concerts à la Taverne de l’Olympia qui eurent lieu cinq soirs durant. « Kobah », par exemple, nouveau titre donné au « Kobaïa » original, est l’enregistrement d’une répétition et non du concert. C’est du moins ce qu’affirme Vander dans Muzik Zeuhl [21]. De même, « Lïhns » est de l’aveu même du compositeur un enregistrement studio : « “Lïhns” n’a pas été enregistré live. On l’avait tenté sur scène et ça n’a jamais été concluant. J’ai voulu ajouter cette couleur. C’est le seul morceau qui a été enregistré en studio [22]. »

Il n’empêche qu’à ces deux exemples près (et à la différence des futurs Retrospektïw [23], objets de multiples manipulations), le Live demeure assez fidèle à ce qui a réellement été interprété ces soirs là, ce que confirment les deux live désormais officiels mais « bruts de fonte » c’est-à-dire sans retouche que sont Toulouse 1975 et Reims 1976. Et s’il est un titre dans lequel Lockwood s’illustre particulièrement, c’est bien « Mekanïk Zaïn ».

 Un chorus infernal : « Mekanïk Zaïn » [24]

Lorsqu’il évoque Lockwood dans Magma, Vander revient fréquemment sur le long chorus du violoniste dans « Mekanïk Zaïn ». Ce dérivé de Mëkanïk Dëstruktïw Kömmandöh était en effet l’un des sommets des concerts du « Théâtre Magma [25] ». « Le Live donne une bonne idée de ce qu’on développait, et puis le chorus de Didier sur “Mekanïk Zaïn” était vraiment exceptionnel ce soir-là », souligne Christian Vander [26].

Lockwood en fait une description épique, soulignant toute la théâtralité des concerts de Magma :

« Au cœur de Mëkanïk Dëstruktïw Kömmandöh, en plein duo violon batterie avec Christian, le concert atteint le summum d’intensité, chacun de nous surenchérit en envolées lyriques et puissantes jusqu’au paroxysme, à la rupture, à cet instant où le temps se fige brusquement… un blanc, et puis un dernier sursaut, un spasme, comme si mon corps expulsait l’âme meurtrie de toute la souffrance humaine, du sang jaillit de ma bouche, dans un silence de mort [27] ! »

L’explication de cette soudaine hémorragie était en réalité due à une idée de Vander. Lockwood poursuit :

« C’était incroyablement théâtral ! Christian n’avait rien trouvé de mieux qu’un puissant vermifuge pour orchestrer cette scène. Je le gardais en bouche d’interminables minutes, le goût était infect, sans parler des coliques qu’il provoquait [28] ! »

Mais le spectacle était assuré. Cependant, au-delà de l’aspect théâtral, ce solo, quoiqu’improvisé, reposait sur une construction prédéterminée, une manière particulière de faire monter la tension (et l’attention). On sait l’amour « suprême » que porte Vander à John Coltrane (1926-1967). Analyste inlassable de son œuvre, il la connaît « jusqu’au cliquetis des clés de son saxophone, […] chaque note, chaque coup de son batteur Elvin Jones », décryptant « derrière les déferlantes du génial saxophoniste le journal de sa vie [29] ». C’est Coltrane, référence absolue, que l’on trouve, inscrit en filigrane, derrière le chorus de Lockwood sur « Mekanik Zain ». Dans un entretien téléphonique qu’il m’a accordé en 2009, Vander m’a expliqué que sa demande à Lockwood était assez précise : la construction de l’improvisation devait se baser sur une intention claire [30]. Si l’introduction installe une atmosphère étrange, évoquant le free jazz, avec une brève allusion à « Köhntarkösz », la séquence harmonique reprise en boucle qui suit et correspond au « Nebehr Gudahtt » de Mëkanïk, est prise à un train d’enfer. Le titre devait d’ailleurs être le point culminant des concerts et le chorus poussé « aux extrêmes… physiques… dans l’esprit du “jouage jusqu’à la mort”. Jusqu’au bout. On voulait que quelqu’un tombe sur scène… voire tout le monde… on touchait presque au but quelquefois [31] ! ». Lockwood déroule effectivement un chorus phénoménal mais extrêmement construit et dont la structure même lui fut soufflée par Vander qui voulait une intervention dont le schéma serait décalqué sur la structure de celui que Coltrane développe dans « Transition », morceau enregistré le 10 juin 1965 et publié en 1970 dans un album au titre éponyme [32]. Ignoré par Lewis Porter dans sa biographie de Coltrane, le morceau est toutefois important dans l’évolution de la quête musicale et spirituelle de Coltrane qui, en cette seconde moitié de l’année 1965, enregistre « Ascension » (25 juin) [33], « Kulu Sé Mama » (10-16 juin et 14 octobre), « Sun Ship » (26 juin) et, pour ne citer que ces quelques pièces, « Om » (octobre 1965) et « Meditations » (23 novembre 1965).

L’analyse du chorus coltranien tel que l’envisage Vander fait apparaître trois temps distincts : « Coltrane monte en trois étapes. […] Partie en escalier. Transition. Coltrane monte ensuite en spirale. Le cri devient plus dense, plus haut. Il redescend enfin tout en spirale dans l’autre sens, vers la note la plus grave, puis revient au thème [34] ». Le chorus de Coltrane procède par montées progressives (« escalier » puis « spirale » pour reprendre les termes de Vander). Le solo de Lockwood, qui occupe dans « Mekanik Zaïn » plus de la moitié du morceau (de 0’00 à 9’00 environ), procède de même et se déroule aussi en trois temps. L’énergie présente dès le départ, est d’abord sobre, puissante. Lockwood commence dans le grave puis monte vers l’aigu (environ 1’05). Transition assurée par la section rythmique, puis une deuxième phase commence (environ 3’20), presque dans le même registre, toujours cette montée vers le cri mais une densification plus importante. Ce n’est que dans un troisième temps (vers 5’40) qu’effectivement le violoniste déchaîne la foudre et intensifie le discours. Les autres musiciens s’appliquent à assurer une base solide, la basse et le clavier en particulier, tandis que Vander suit l’intensification proposée par Lockwood. La montée d’adrénaline, tout comme le sentiment de transe, sont assurés par cette densification qui ne demande, après une telle accumulation de tension et l’atteinte de son paroxysme (8’37 à 8’45), qu’un retour à un climat plus serein. Il n’y a pas véritablement, dans « Mëkanïk Zaïn », de « redescente » vers la note la plus grave comme Vander l’analyse chez Coltrane. C’est lui qui, ici, abandonne la partie laissant seuls quelques secondes le violoniste et l’imperturbable clavier, avant que n’explose l’ultime transe du finale et que le morceau ne redémarre pour exposer deux nouvelles séquences (à 8’51 puis à 12’45). La figure 1, réalisée avec le logiciel Audacity, permet de visualiser ces différents éléments dans le déroulement temporel de la pièce :

Figure 1 : « Mekanik Zaïn », forme globale et séquences du solo de violon.

La similitude avec Coltrane peut paraître difficile à appréhender pour des oreilles non entraînées. Elle est pourtant réelle, non pas, on s’en doute, en termes de contenu, mais en termes de structure. Le caractère prédéterminé de la forme de l’improvisation de Lockwood est également un fait avéré : que ce soit dans la version tronquée de « Mëkanïk Dëstruktïw Kömmandöh » dans le Live à la Taverne de l’Olympia, ou bien dans les versions (presque) intégrales de la pièce [35] au Théâtre du Taur de Toulouse en septembre 1975 ou bien à l’Opéra de Reims le 2 mars 1976, le solo de Lockwood répond à chaque fois, dans sa forme, à cette même structure.

 Dans l’univers de la Zeuhl

En 1975, alors qu’il est à peine accueilli au sein du groupe, Lockwood est engagé par Jannick Top pour un projet qui aboutira à la création, lors de l’édition 1975 du Nancy Jazz Pulsation, d’une pièce qui devint maîtresse dans le répertoire de Magma, « De Futura ». Top le fascine. En 1977, il avoue à Michel Bourre :

« Mes influences sont vraiment générales. Ça va de Bartòk, Stravinsky à Hendrix en passant par Stéphane Grappelli, Le troisième album de Soft Machine m’éclate beaucoup. Mais je crois qu’actuellement, la personne dont je ressens le plus l’influence, c’est Janik [sic] Top, dans sa façon de penser la musique, de la vivre… Ce qui m’intéresse, c’est le fluide, la communication [36]. »

Mais toute aventure a une fin et celle de Lockwood au sein de Magma ne dure en définitive qu’un peu plus de deux années. En mars 1977, dans le n° 122 de Rock & Folk, il revient sur cette expérience encore fraîche. Et sur les raisons de son départ, le violoniste est clair et sans détour :

« Disons qu’il y avait des malentendus, des malaises. Humainement surtout, mais ça se reflétait parfois sur la musique. Ça a mis longtemps à se dégrader. Au printemps dernier, j’ai envoyé une lettre à Christian pour lui dire que je quittais le groupe. J’en avais marre, j’avais l’impression que ça me pourrissait. Et puis, pour les concerts de cet été [1976, ndlr], Christian avait absolument besoin que le groupe se reforme temporairement. C’était chouette, parce qu’on savait tous que c’était la fin, on était libérés, on avait plein d’énergie. Ensuite Janik [sic] Top est arrivé, et j’ai voulu rester parce que j’avais vraiment envie de jouer avec lui. Il représentait une sorte d’idéal musical, la machine… ça a duré deux mois, et ça s’est lamentablement cassé la gueule [37]. »

Magma est à cette époque en pleine déliquescence et plusieurs autres membres s’en vont également. L’expérience Vandertop [38], qui marque le retour du bassiste dans le groupe et que Lockwood rejoint fin 1976 tourne court. N’en subsiste qu’un enregistrement du concert donné le 2 novembre 1976 au Théâtre de la Renaissance à Paris, publié en 2001 [39].
Deux mois avant ce concert Vandertop, en septembre 1976, Lockwood avait rejoint Zao, groupe fondé par deux membres historiques de Magma, Faton Cahen (pianiste et membre fondateur de Zao) et Yochk’o Seffer (qui avait rejoint le groupe fin 1970) et enregistré avec eux Kawana. Mais il ne reste que peu de temps dans cette formation (un Live ! est publié en 2004 par le label Musea). Lockwood quitte Zao pour aller fonder le groupe Surya avec le batteur Jean My Truong (un album éponyme, enregistré en 1977, est publié en 1979 sur l’éphémère label Cornélia Productions [40]). En 1980, il se joint à ce que l’on peut appeler un « super groupe » réunissant, sous le nom de Fusion, Jannick Top, Christian Vander et Benoît Widemann. Fusion ne publie qu’un seul album studio. Il faut attendre le début des années 2000 pour qu’un Live, enregistré à Paris en 1980, paraisse sur le label de Jannick Top, Utopic Records. Depuis, Lockwood rejoint de temps à autre Magma sur scène notamment lors de cette célébration du dixième anniversaire du groupe immortalisée dans Retrospektïw 1, 2 et Retrospektïw 3, où Lockwood rejoue le « chorus infernal ».

En 2017, Magma fête sur la scène de l’Olympia ses 45 ans d’existence. Lockwood joue une fois encore un rôle dans cet événement important dans l’histoire du groupe. Pour l’occasion, Magma est en effet accompagné par le Mëtalïk Orkestraah, composé de 27 jeunes musiciens issus du Centre des Musiques Didier Lockwood [41].




Notes


[1Le mot « Zeulh », inventé par Christian Vander pour décrire la musique de Magma, regroupe sous sa bannière un certain nombre de groupes de rock expérimental se réclamant, à des degrés divers, de l’influence de Magma. On peut citer des groupes formés par des membres issus de Magma tels qu’Art Zoyd ou Weidorje, mais aussi Univers Zero. Dans le langage kobaïen inventé par Christian Vander, le mot signifie « céleste ».

[2Voir Gonin, 2014 [2010].

[3La prestation de Magma dans Discorama est visible en ligne à cette adresse : https://www.youtube.com/watch?v=XT__M9i3CyM, consulté le 4 juin 2020.

[4Lockwood, 2003, p. 79.

[5Ibid., p. 80

[6Bourre, 1977, reproduit dans Denis Desassis et Robert Guillerault, Magma Web Press Book [en ligne : <http://robert.guillerault.free.fr/magma/> , consulté le 7 juin 2020]. Ce site, fondé par Denis Desassis en 1995, rassemble pratiquement l’intégralité des articles parus sur Magma (en langue française au moins).

[7Lockwood, 2003, p. 85.

[8Auteur, compositeur et interprète français, né en 1948, Jean Falissard est connu pour la chanson « Ça va », sortie en 45 tours en 1979.

[9Lockwood, 2003, p. 87.

[10Pour un récit de cette audition, voir ibid., p. 88-89

[11Anonyme, « Didier Lockwood », en ligne, <http://didierlockwood.fr/biographie/> , consulté le 4 juin 2020.

[12Magma, Mëkanïk Dëstruktïw Kömmandöh, Philips, 1973.

[13Magma, Köhntarkösz, Vertigo records, 1974.

[14Formation de rock progressif dont le leader, Jean-Pierre Massiera (1941-2019), regroupe autour de lui, en 1974, pas moins de dix-neuf musiciens dont Didier Lockwood. Masseria compose un album « concept » sur le thème du contact extraterrestre. Le style mélangeait des influences « prog », psyché, fusion et zeuhl. Ce premier album éponyme est aujourd’hui réédité par le label Musea. Masseria, au cours de sa carrière, a monté de multiples projets, ne produisant bien souvent qu’un seul album.

[15On trouve des informations sur cet album ici : en ligne, <https://www.discogs.com/fr/artist/1...> , consulté le 4 juin 2020.

[16Lockwood ne parle pas des Visiteurs dans son autobiographie. Il évoque en revanche un projet musical avec un guitariste « d’origine perse ou iranienne » (sic) et de son frère batteur qui auraient passé une annonce annonçant qu’il cherchait un pianiste et un violoniste « pour former groupe (sic) aux influences Magma et Mahavishnu Orchestra. » (Lockwood 2003, p. 81).

[17En ligne, <http://magma.fan.free.fr/bio/1974.html> , consulté le 4 juin 2020.

[18Philippe Gonin, entretien personnel avec Robert Guillerault, 19 mai 2020 (reproduit avec l’autorisation de M. Guillerault).

[19Lockwood, 2003, p. 97.

[20J’évoque ici la dernière version disponible remasterisée et en digipack 2 CD (juin 2020) [en ligne, <https://www.seventhrecords.com/magm...> , consulté le 7 juin 2020]. Dans le coffret Magma Kohnzert Zund (12 CD, Seventh Records, 2015), le CD1 porte le nom de Live Köhntark et le CD2 de Live Hhaï.

[21Ayache, 2001, p. 3

[22Ayache, 2002, p. 3. Klaus Blasquiz se souvient d’un enregistrement live sans public (entretien avec l’auteur, 2009).

[23En 1980, Vander décide de fêter le dixième anniversaire de Magma en invitant un certain nombre d’anciens membres passés par la formation. Il en résulte deux albums, Retrospektïw 1, 2 et Retrospektïw 3 dont le contenu même a pu donner lieu à des polémiques (voir Gonin, 2014, p. 211-220).

[24Certains passages de cette partie sont empruntés à mon ouvrage (Gonin, 2014, p. 184-185), avec l’aimable autorisation des Éditions Le Mot et le Reste.

[25L’expression est de Lockwood, qui en fait le titre du chapitre 4 de son autobiographie (Lockwood, 2003, p. 97-109).

[26Ayache, 2001, p. 3.

[27Lockwood, 2003, p. 98. En fait de « silence de mort », on enchaîne sur un brusque piano avec la séquence suivante.

[28Ibid.

[29Ibid., p. 101.

[30Philippe Gonin, entretien téléphonique privé avec Christian Vander, 2009.

[31Ayache, 2001, p. 3.

[32John Coltrane, Transition, Impulse, 1970.

[33Les dates indiquées sont celles des enregistrements des titres cités et non les dates de sortie des albums.

[34Gonin, entretien téléphonique privé avec Christian Vander, 2009.

[35La fin est tronquée dans le triple CD Opéra de Reims car inexistante sur les bandes. L’enregistrement s’arrête justement à la fin du chorus de violon.

[36Bourre, 1977, reproduit dans Denis Desassis et Robert Guillerault, Magma Web Press Book [en ligne : <http://robert.guillerault.free.fr/magma/> , consulté le 7 juin 2020].

[37Ibid.

[38Vandertop n’est en réalité qu’une nouvelle mouture de Magma mais avec deux leaders, Christian Vander et Jannick Top. Les autres musiciens sont Michel Graillier, Klaus Blasquiz, Gabriel Federow et, bien entendu, Didier Lockwood.

[39Vandertop Paris 76, Utopic Records, 2001.

[40En ligne, <https://www.discogs.com/Surya-Surya...> , consulté le 7 juin 2020. Une édition CD a été publiée en 1987. La plus récente est une édition japonaise de 2013 sur le label Belle Antique.

[41Cette école, fondée en 2000 par Didier Lockwood avec le claviériste Benoit Sourisse et la directrice Chantal Charlier, est située à Dammarie-les-Lys dans le 77.




Auteur(s) - Autrice(s)


Philippe Gonin

Maître de conférences à l’Université de Bourgogne et membre du laboratoire LIR3S UMR 7366 CNRS, les travaux de Philippe Gonin portent sur l’histoire et l’analyse du jazz et des musiques actuelles et sur les relations en musique et images. Il dirige depuis 2017 la collection « Musiques » aux éditions universitaires de Dijon. Il a notamment écrit des ouvrages sur Pink Floyd, The Cure, Magma, et divers articles sur John Williams, Antoine Duhamel, Gainsbourg et la télévision et organisé, entre autres, le colloque Le cinéma populaire en France et ses musiciens (Dijon, juin 2019). Son dernier ouvrage, Les Beatles 1969, de l’autre côté de la rue (EUD, 2019) a fait partie de la sélection du Prix des Muses France Musique 2020.


Bibliographie


Ayache, Jad, « Une saga discographique commentée par Christina Vander, sixième volet » (article basé sur des entretiens de Christian Vander avec Jad Ayache) dans Muzïk Zeuhl, Journal Kobaïen, n° 8, octobre-novembre-décembre 2001, p. 3.

Ayache, Jad, « Une saga discographique commentée par Christina Vander, septième volet » (article basé sur des entretiens de Christian Vander avec Jad Ayache) dans Muzïk Zeuhl, Journal Kobaïen, n° 9, janvier-février-mars 2002, p. 3.

Bourre, Michel, « Entretien avec Didier Lockwood », in Rock & Folk, n° 122, mars 1977, en ligne, <http://robert.guillerault.free.fr/magma/>, consulté le 7 juin 2020.

Gonin, Philippe, entretien téléphonique privé avec Christian Vander, 2009.

Gonin, Philippe, Magma, décryptage d’un mythe et d’une musique, Marseille, Le Mot et le Reste, édition revue, corrigée et augmentée, 2014 [2010].

Lockwood, Didier, Profession jazzman. La vie improvisée, Paris, Hachette Littératures, 2003.

Porter, Lewis, John Coltrane, Paris, Outre Mesure, 2007.


Discographie [Cette discographie indique les références actuellement disponibles des albums de Magma et non les labels originaux.]

Magma, Live, Seventh Records, 1975.
Magma, Théâtre du Taur, Toulouse 1975, Seventh Records, AKT IV.
Magma, Concert 1976, Opéra de Reims, Seventh Records, AKT IX .
Magma, Retrospektïw vol 1&2, Seventh Records.
Magma, Retrospektïw vol. 3, Seventh Records.
Magma, Inédits, Seventh Records.
Utopic Sporadic Orchestra, Nancy 75, Utopic Records, 2001.
VanderTop, Paris 76, Utopic Records, 2001.
Fusion (Top, Vander, Lockwood, Widemann), [?].
Fusion, Paris 80 (live), Utopic Records, 2001.
John Coltrane, Transition, Impulse, 1970.



Pour citer l'article


Philippe Gonin : « Dans l’antre du dieu Vander : Didier Lockwood et Magma » , in Epistrophy - Didier Lockwood (1956-2018). Pour une histoire immédiate du jazz en France / For an instant history of jazz in France .05, 2020 Direction scientifique : Martin Guerpin - ISSN : 2431-1235 - URL : https://www.epistrophy.fr/dans-l-antre-du-dieu-vander-didier.html // Mise en ligne le 20 décembre 2020 - Consulté le 22 octobre 2021.

Didier Lockwood (1956-2018). Pour une histoire immédiate du jazz en France / For an instant history of jazz in France

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